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L'ESPACE-PERSPECTIVE SOCIOLOGIQUE

 

DOSSIER – L’ESPACE-PERSPECTIVE SOCIOLOGIQUE

(source : Marc-Antoine Mathieu : "L'origine" - 1990)

Pour des élèves de l'enseignement supérieur qui avaient la question de l'espace dans leur enseignement de culture générale, j'ai concocté ce dossier dans une perspective exclusivement sociologique

FRONTIERES ET TERRITOIRES : DES CONSTRUCTIONS SOCIALES

Document 1 : la frontière chez Simmel

(...) nous appréhendons toujours l'espace qu'occupe en un sens ou un autre un groupe social comme une unité qui exprime et porte l'unité de ce groupe autant qu'elle est portée par lui. Le cadre, la limite d'une entité qui se clôt sur elle-même, a pour le groupe social une importance très similaire à celle qu'il a pour l'oeuvre d'art. Il exerce auprès de cette dernière les deux fonctions qui, à vrai dire ne sont que les deux faces d'une seule : délimiter l'oeuvre d’art face au monde environnant et la clore sur elle-même ; le cadre proclame qu'à l'intérieur de lui se trouve un monde qui n'obéit qu'à ses pro­pres normes et qui n'est pas entraîné dans les déterminations et mouve­ments de son environnement ; en symbolisant l'unité autosuffisante de l’oeuvre d'art, il renforce en même temps la réalité et l'effet de celle-ci. Si bien que le fait qu'une société ait son espace existentiel borné par des lignes clairement conscientes la caractérise comme société qui a aussi une cohésion interne, et vice versa : l'unité des actions réciproques, le rapport fonctionnel de chaque élément à tous les autres trouve son expression spatiale dans la frontière qui impose un cadre. Il n'y a peut-être pas de démonstration plus claire de la force particulière de la cohésion étatique que ce caractère sociologique centripète, cette adhésion des personnes, pourtant en fin de compte uniquement psychologique, à l'image presque visuelle d'une frontière fermement marquée. On prend rarement cons­cience du fait étonnant que l'extension de l'espace répond ici à l'intensité des relations sociologiques, de même que la continuité de l'espace, justement parce qu'en toute objectivité elle ne contient nulle part de frontière absolue, autorise à placer partout une frontière subjective. Face à la nature, toute édiction de frontières est de l'arbitraire, même dans, le cas d'une île, car en principe la mer elle aussi peut être « prise en possession ». C'est justement par rapport à cette absence de prédétermination de l'espace naturel que la rigueur absolue des frontières matérielles, une fois qu'elles sont tracées, fait si bien voir leur pouvoir de donneur de forme de la société et leur nécessité interne. C'est pourquoi la conscience d'être à l'intérieur de frontières n'est peut-être pas si aiguë dans le cas des frontières dites « naturelles » (montagnes, fleuves, mers, déserts) que dans celui de frontières purement politiques qui ne tracent qu'une ligne géométrique entre deux voisins. Et cela justement parce que dans ce cas les déplacements de frontières, agrandissements, annexions et fusions son beaucoup plus proches de nous, parce que l'entité politique se heurte ses extrémités à des frontières vivantes, efficaces psychiquement, n'opposent pas seulement une résistance passive, mais encore une répulsion très active. (Georg Simmel : « L’espace et les organisations spatailaes de la société » in « Sociologie » - PUF – 1999)

 

Document n°2 :

L'idée que l'environnement physique d'un individu est entièrement acculturé à la société dont il fait partie, que décrire le monde physique tel qu'il est perçu au sein d'une société et comme objet des conduites d'adaptation dans cette société, c'est décrire la culture de cette société — cette idée, Durkheim l’avait déjà ressentie dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912); et c'est pourquoi, à juste titre, on retient son nom parmi les fondateurs de la psy­chologie sociale 2. Durkheim, toutefois, n'a pas tiré de son intuition les conséquences qu'elle pouvait comporter sur le terrain scientifique et il s'est rapidement évadé dans la philo­sophie générale de l'entendement. Pour illustrer le caractère social du monde physique dans lequel vit un peuple, nous, nous tournerons vers le cas des Yurok qui habitent le fleuve Klamath, en Californie du Nord . Dans cette vallée étroite et très boisée, ces Indiens vivent essentiellement de la pêche du saumon. Leur monde est un monde clos, défini par eux-mêmes comme un cercle de quelque deux cents kilomètres de diamètre, coupé en deux par le Klamath. Toutefois ce monde, petit et limité, est ouvert, il a « la bouche ouverte » sur l'océan. Tous les ans un événement prodigieux et paroxystique se produit : dans des conditions mystérieuses, un nombre énorme de saumons venus du Pacifique remontent la rivière, viennent se faire prendre par milliers dans les filets des Yurok, tandis que les rescapés continuent leur chemin pour aller frayer en amont et mourir. Quelques mois plus tard, de jeunes saumons redes­cendent la rivière et disparaissent dans l'océan. Ce que les Yurok ont remarqué aussi, c'est qu'avant de remonter le cours d'eau, le saumon cesse de manger et par conséquent se fait prendre l'estomac vide. Pendant la remontée du Kla­math, ses organes reproductifs se développent, sa graisse dis­paraît, et ainsi à l'apogée de sa forme physique, le saumon est à jeun et n'a pas encore commencé à procréer. C'est pour­quoi, sans doute par identification à sa proie, le Yurok par­tant pour la pêche se purifie de tout contact sexuel et s'abs­tient de manger. On insistera seulement ici sur les aspects spatiaux de la culture et de la philosophie des Yurok. Ce sont des aspects essentiels : la disposition géographique et les condi­tions même de vie des Yurok leur donnent l'idée d'un univers à structure tubulaire; le centre de leur monde est évidem­ment la rivière, où les choses s'écoulent et circulent sans obs­tacle. Il faut donc que les choses soient disposées comme un canal, un tube, ouvert aux deux bouts, pour permettre les passages. Par opposition à cette disposition, la structure de f sac est mauvaise. Ainsi, un bateau est un sac : on ne doit pas manger en bateau, cela déplaît à la rivière et au poisson. Il y a deux sortes de maisons, celles des femmes, avec une seule ouverture, comme il convient; mais il y a aussi l'étuve, mai­son des hommes, qui, elle, comporte deux ouvertures, la seconde plus étroite, car il faut être svelte, ne pas trop man­ger, et surtout ne pas obstruer la circulation des aliments dans le corps. Et de même, il ne faut pas trop se servir des femmes.

Une contre-épreuve de cette interprétation est apportée par la nature des fêtes en pays Yurok. On connaît l'une des fonctions de : la fète a pour but de renouveler la force, en faisant revenir le monde au chaos primitif. Cette cure festive de rajeunissement utilise le procédé des actes à rebours et du monde à l'envers. C'est précisément ce qui se passe chez les Yurok, après la capture des saumons, quand a lieu la fête annuelle. On construit une digue en travers du Klamath, on bouche le tube, et on se livre à des orgies de ridi­cule et de liberté sexuelle. Naturellement, le monde physique ne se ramène pas entièrement à la préoccupation de la « struc­ture de tube ». Ainsi, les directions géographiques sont exprimées en termes différents. Mais elles restent condi­tionnées par le fleuve. On a les directions suivantes « vers l'amont », névers l'aval »,  « vers la rivière », à « l'opposé de la rivière » et, au bout du monde, on a « en arrière » et n autour n. L'observation de la perception spatiale et de la géométrie des Yurok n'a pas été poussée davantage par les ethnologues ; ce qui est exposé ici reste donc très impression­niste. On dira au moins qu'on a le sentiment d'une réelle dif­férence avec notre propre intuition et conceptualisation de l'espace : nos rectangles viennent de notre hérédité d'agricul­teurs, qui perçoivent en pensant dans le plan. Combien doit être différente à vivre une géométrie tubulaire ! Si donc le champ spatial du comportement est donné à l'in­dividu, ce n'est pas au sens physique du terme, c'est au sens culturel. Il en va de même des autres aspects de ce champ. Tous les développements que l'on retrouvera dans la deuxième partie de ce livre, relative aux fonctions psycholo­giques considérées dans leurs relations sociales, trouvent leur aboutissement à cette place. L'espace n'est pas euclidien pour les hommes de toutes les cultures ; à plus forte raison, ce qui est triste, ou effrayant, ou respectable dans une société, ne l'est pas forcément dans une autre. (J.Stoetzel « La psychologie sociale » - 1978 — Champs Flammarion)

 

Document n°3

Les Inuit voient dans leur environnement des rappels de parties anatomiques suggérés par une similitude de forme ou d'apparence. Il existe des cous et des colons (certaines algues), des têtes (collines arrondies), des colonnes vertébrales (tiges des plantes, crêtes de montagnes), des langues (feuilles), des index (pointes de terre), des flancs (bords de lac), des espaces inter-sourciliers (élévation- entre deux plans d'eau), des personnes chauves (îles sans verdure), des glaces lacustres évoquant l'embryon. L'ensemble du corps contient des concentrations liquides (placenta, liquides séreux, cloques, etc.) qui tirent leur nom des étendues d'eau (imaq) existant dans l'environnement, et il n'est pas étonnant que le bord externe des yeux et le bord de la banquise fixe portent le même nom (sinaa), tous deux présentant une surface sèche (la peau, la glace) et une surface humide (l'oeil, l'eau libre). Les règles féminines (aunarutit) sont voisines de la fonte de la glace et de la neige (aunnaq). Le sang menstruel s'oppose au foetus comme l'eau à la glace solide. Une très belle formule, destinée à éviter les douleurs, rappelle que le foetus est aussi compact et ferme que la glace30. D'une manière générale une douleur aigué est métaphoriquement rapprochée de la glace solide prise au fond d'un fjord. Les rapprochements entre le corps et la nature témoignent d'une parenté profonde entre les éléments constitutifs de l'univers et ce que l'homme possède de plus précieux : son principe vital (son souffle), son nom ((transmis d'un défunt à un vivant), ses capacités intellectuelles, et sa composante immortelle qui en font un tout cohérent. La langue exprime„ sans ambiguïté, les affinités profondes qui existent entre :

silatuniq la sagesse et sula, l' air ;                                                                       

qaumaniq le savoir chamanique et qau, la lumière du jour ;

tarniq la composante immortelle de la personne et taaq, l'obscurité. ,

(Michele Therrien « Printemps Inuit, naissance du Nunavut » - Indigène – 1999)

 

Document n°4

Le Nunavut saura-t-il mieux que le Groenland imposer l'idée que les chasseurs doivent être fiers de l'être, que leur rôle social mérite d'être reconnu, et que leurs revenus doivent être décents Le système scolaire a causé des ravages en éloignant les jeunes des terrains de chasse sans réussir à les intéresser à l'école. Plusieurs jeunes hommes connaissent!' des épisodes douloureux : ils se rebellent et refusent la formation académique des Qallunaat. Les femmes disent qu'elles ont hàbitué leurs fils à vivre au grand air, ce que leur esprit et leur corps ne peuvent l'oublier, si bien que la Vie. à l'école est insupportable. En raison de leur présence, ne serait-ce que sporadique à l'école, ils ne peuvent suivre efficacement les chasseurs sur la banquise ou à l'intérieur des terres.  Paradoxalement, les jeunes qui fuient l'école l'ont trop fréquentée pour devenir d'excellents pourvoyeurs de gibier, de même -qu'ils l'ont trop peu fréquentée pour prétendre bien vivre du salariat. Ils se sentent humiliés, déclassés, sans perspective. (Michele Therrien « Printemps Inuit, naissance du Nunavut » - Indigène - 1999)

* Le Nunavut est situé dans les territoires du Nord-Ouest du Canada

Document 5
La sédentarisation dans les communautés nous a été imposée (...) Cette immobilité est un fléau. Voila pourquoi les Inuit sont si attachés à Internet : s'ils ne peuvent quitter physiquement leur communauté, au moins leur esprit peut voyager à volonté...Comme la communauté est un nouvel iglou, Internet est un nouveau pays » (Riitsu Atiittuq Qitsualik - cité par M. Therrien - (Michelle Therrien : « Printemps Inuit - Naissance du Nunavut » - Indigène Editions - 1999 - page 100)

Document 6

Aux États-Unis, la valeur attribuée à l'espace n'est pas une simple convention — à moins qu'on ne considère comme simple convention le montant de son salaire ou la parution de son nom à la une d'un journal. La hiérarchie est rarement une question qu'on prend à la légère, surtout dans une société extrêmement mobile comme celle des Etats-Unis. Chaque culture, chaque pays a son propre langage de l'espace, tout aussi singulier que le langage parlé, parfois même davantage. Par exemple, en Angleterre, il n'y a pas de bureaux pour les membres du Parlement. Aux Etats-Unis, les membres du Congrès et les sénateurs multiplient leurs bureaux et leurs immeubles et tout simplement ne supporteraient pas de ne pas en avoir. Les électeurs, les adjoints, les collègues, les intrigants qui fréquentent la Chambre, ne réagiraient pas convenablement. En Angleterre, le rang est intériorisé : il a ses manifestations et ses chroniqueurs. Par exemple l'aristocratie a son accent. Nous, aux États-Unis, dans un pays relativement nouveau, nous exprimons le rang de façon extériorisée. L'Américain en Angleterre a quelque difficulté à replacer les gens dans leur contexte social, alors que les Anglais se situent les uns les autres avec précision grâce à des signes de classe ; mais en général ils ont tendance à tourner en dérision l'importance que les Américains attachent à l'espace. Il est très facile et très naturel de considérer les choses de son propre point de vue et d'interpréter un événement comme si ce point de vue était le même partout au monde. (E.T. Hall : « AU-DELA DE LA CULTURE » - Point Seuil)

 

L’ESPACE DE LA VILLE

DOCUMENT 7

La rapidité du peuplement et la diversité des origines ethniques des immigrants faisaient des villes des États-Unis de véritables expériences d'écologie humaine. Entre toutes, Chicago est particulièrement exemplaire puisqu'elle comptait cent mille habitants en 1860 et près de trois millions et demi en 1930 : en soixante-dix ans , elle est passée de 1 à 31, tandis que New-York passait de 1 à 9. Entre ces mêmes dates, la superficie de la ville est passée de 46 à 520 km2; elle a été multipliée par onze. L'analyse écologique de cette croissance démographique et spatiale entre ces deux dates a permis aux sociologues de l'école de Chicago, notamment Park et Burgess, de construire un paradigme qui ressemble à un rond alimenté par une source centrale produisant des ondes concentriques : chaque fois qu'un nouveau groupe ethnique arrive, il s'installe au centre de la ville, d'où il chasse le groupe précédent, qui repousse à son tour, vers l’extérieur, le groupe qui l'a précédé. Ainsi, le plan ethnique de la ville a fait apparaître des auréoles concentriques depuis le noyau où se trouvent les gares qui acheminent les nouveaux venus directement au centre, appelé le Loop parcequ’il est ceinturé d’une ligne de métro aérien. C’est le quartier des affaires, des gratte-ciel et de quelques secteurs de luxe, le long du lac Michigan. Dans la zone suivante, dite « de transition », on trouve à la fois les petits commerces et les petites industries, la pègre et le « milieu » du crime « organisé », les spectacles « hard », les taudis pour nouveaux immigrés, hôtels meublés pour hommes seuls, etc. Là se trouve la Petite Sicile, le Ghetto, Chinatown, le quartier noir, où débarquent Italiens, Juifs, Chinois, Noirs et Portoricains. La zone III comprend une majorité d'ouvriers et d'employés; on y trouve des usines et les fameux abattoirs. La zone IV est résidentielle : elle comprend des maisons à appartements et des maisons individuelles, plus luxueuses en bordure du lac; au sud se trouve le campus de l'université de Chicago, non loin du lac. Ensuite vient la zone V, suburbaine, composée de maisons individuelles au milieu de la verdure pour les classes supérieures qui chaque jour vont en auto à leur bureau du loop. Telle était au moins la situation en 1930. Depuis, ces zones se sont lentement déplacées et le centre a été en partie réhabité par les gens riches, et la zone II par les artistes. Le plan présente deux zones rectangulaires qui partent du loop et atteignent la zone III. Le quartier juif commence en zone II, où s'installaient les immigrants fraîchement arrivés d'Europe centrale et de Russie. A mesure qu'une famille faisait son trou, elle s'éloignait du centre et se rapprochait du quartier juif respectable appelé « Deutschland », pour bien marquer que les Juifs venant des ghettos des provinces allemandes et autrichiennes étaient arrivés les premiers et étaient considérés comme supérieurs, comme en Europe. Le Juif d'Ukraine qui arrivait à Francfort au début du 'axe siècle avait le sentiment de « s'en être sorti »; le Juif d'Ukraine qui quittait le ghetto pour s'installer dans « Deutschland » avait un sentiment analogue. Il en était de même pour les Noirs arrivant du Sud : ils s'installaient au début du black belt, en zone II, près du loop, et, s'il trouvait un bon métier, il descendait vers le sud jusqu'à la frontière de la zone IV. Ce mouvement des individus entraînait une sorte d'écoulement du ghetto vers l'ouest et du black belt vers le sud : à mesure que les Juifs et les Noirs arrivaient, les occupants précédents, d'origine irlandaise ou suédoise le plus souvent, vendaient leur maison et allaient se réinstaller plus loin dans les zones IV ou V. Le black belt, en s'étendant vers le sud, se heurtait à l'université de Chicago, qui depuis 1930 achète toutes les maisons des environs pour résister à l'invasion des Noirs. Ce mécanisme de conflit entre deux populations, qui amène la plus riche à céder la place à la plus pauvre a été maintes fois décrit. Si des Noirs arrivent à louer une maison dans une rue « blanche », ils se la partagent à plusieurs familles, avec des enfants nombreux, et vivent selon leurs moeurs, qui donnent à la maison une allure de taudis aux yeux des Blancs. Étant nombreux, ils peuvent payer des loyers élevés, ce qui convient au propriétaire, qui sait cependant que sa maison ne sera pas entretenue. Le prix des maisons se met à baisser, car aucun Blanc ne veut plus acheter, sachant qu'une maison noire en annonce d'autres. Les propriétaires blancs ont donc avantage à vendre très vite, avant que toute la rue ne devienne un taudis. Ainsi les anticipati uns et des autres renforcent et accélèrent le mouvement, qui fait houle très rapidement. On voit que si les Blancs s'enfuient devant les Noirs, pas seulement l'effet du préjugé racial (voir chap. VIII), mais surtout c conflits d'intérêt économique et de différence de genre de vie entre gen et gens pauvres plutôt qu'entre Noirs et Blancs. La différence de coule le processus plus visible, donc plus « scandaleux », et par conséquc conflictuel, mais il est le même quand deux classes sociales se d ispu même quartier. La ségrégation sociale s'observe dans toutes les villes du et évolue toujours de la même manière. (Henri Mendras, Michel Forsé : « Le changement social » p 61-63- Armand-Colin – 1983)

 Les concentrations ethniques se situent en zone II et III. Les zones IV et V sont principalement peuplées d'Américains de naissance

Document 8 La métropole chez Simmel

Simmel aborde ce problème dans un article de 1903  (Deux traductions sont disponibles -celle de Grafmeyer "Métropoles et mentalité" dans "L'Ecole de Chicago" et celle de  Vieillard - Baron "Les grandes villes et la vie de l'esprit" dans "Philosophie de la modernité").

Pour Simmel (…) Le mode de vie dans la grande ville a pour effet de niveler la personnalité.

- Le mode de vie dans la métropole est caractérisé par des traits typiques du citadin et des relations sociales dominantes. Ces dernières sont marquées par leur impersonnalité, le reflux du spécifique et du qualitatif au profit de l'uniforme et du quantitatif; parallèlement les attitudes irrationnelles, instinctives et affectives tendent à s'effacer face à l'intellect et à l'esprit calculateur.

- Pour Simmel, ces traits s'expliquent par des évolutions de la vie moderne qu'on trouve tout particulièrement dans la Métropole. On peut retenir trois évolutions essentielles :

            + Le développement de l'économie de marché qui explique l'émergence d'un ensemble de relations impersonnelles.

            + Le recours croissant à l'échange monétaire va avoir pour conséquence que les rapports des hommes aux choses et autres hommes perdront de leur spécificité et de leur caractère qualitatif pour être soumis au quantitatif. ("Toute relation affective interpersonnelle se fonde sur l'individualité des personnes, tandis que, dans les rapports rationnels, les hommes sont réduits à des nombres, à des éléments qui, par eux-mêmes, sont indifférents et n'ont d'intérêt que de leur production objectivement comparable.")

            + Enfin, dans la métropole, les activités de chacun sont si nombreuses qu'une stricte ponctualité est nécessaire pour que l'ensemble soit coordonné. La domination du temps mesuré, symbolisé par la montre ou l'horloge, est aussi un élément quantitatif et une illustration du développement de l'esprit calculateur.

Pourtant ces mêmes facteurs qui poussent à la constitution de configurations où domine l'impersonnalité sont aussi à l'origine du développement d'un type spécifique de personnalité fondé sur une attitude blasée, un comportement réservé et une certaine tendance à la répulsion.

            + L'économie monétaire, entrainant un affaiblissement des différences entre les choses, entraine aussi le développement d'une attitude blasée, cette attitude étant la réponse logique à l'effet niveleur de la monnaie.

            + Cette attitude implique un comportement spécifique de réserve, correspondant soit à une indifférence , soit à un sentiment de répulsion à l'égard d'autrui. La vie sociale est donc formée de trois composantes - la sympathie, l'indifférence, la répulsion.

            + Cependant cette répulsion ne doit pas être comprise comme un sentiment anti-social. Au contraire, face au très grand nombre de rencontres et de contacts auxquels l'individu est confronté, la répulsion ou l'aversion est un moyen de rétablir de la distance et des différences et de nous protéger tout à la fois de l'indifférence et des contacts sans discrimination. Ces forces de dissociation sont donc avant tout des moyens de socialisation.

L'essor de l'individualité.

- Le développement de la Métropole s'inscrit dans un mouvement historique plus large qui est porteur du développement de l'individualité. En effet, pour Simmel, l'accroissement démographique fait passer de la situation de petits groupes fermés sur eux mêmes et contraignant l'individu à de plus grands groupes. Fatalement cela s'accompagne de deux transformations fondamentales - l'affaiblissement des frontières du groupe et l'essor de la division du travail.

- L'effacement des frontières du groupe engendre des échanges -économiques, culturels, sociaux - qui, au delà d'un certain point, s'accroissent de manière exponentielle. Le cosmopolitisme des villes est donc un garant de la liberté individuelle; nous ne sommes plus interchangeables avec autrui et cette conscience de notre nature propre est un élément de notre liberté.

- La division du travail dans la production aura un effet non moins négligeable : afin d'écouler cette production il sera nécessaire de susciter des différences personnelles dans le comportement des consommateurs. Parallèlement se développera un mouvement de différenciation de l'intellect, du notamment au fait qu'il est de plus en plus difficile de mettre en valeur sa personnalité dans le cadre de la ville. Les comportements excentriques seront alors une manière de garder une conscience de soi à travers le regard des autres et ce, d'autant plus que dans la métropole les rencontres entre deux individus sont brèves et rares.

La confrontation des deux esprits.

La société moderne est caractérisée par une prépondérance croissante de l'esprit objectif sur l'esprit subjectif. Par l'expression "esprit objectif" Simmel entend les connaissances incorporées dans les diverses disciplines (art, droit, sciences,...) et par "esprit subjectif" les connaissances que chaque individu possède. La division du travail a en elle même pour effet d'accroitre les connaissances dans ces diverses disciplines (le stock de savoir objectif) et d'augmenter moins vite (et peut être de réduire avec la spécialisation du travail) le savoir de chaque individu. Or la grande ville est le lieu où se produit cet écart entre esprit objectif et esprit subjectif. Si on ajoute que dans la métropole la vie est, matériellement, de plus en plus facile mais de plus en plus composée de contenus impersonnels on comprend que pour sauver ce qui est personnel il faille mettre en oeuvre une spécificité et une singularité extrêmes.

Les deux individualismes.

Dans la ville coexistent donc deux formes d'individualisme - l'indépendance individuelle (née de la volonté, typique du XVIIIème siècle, de se libérer des liens de subordination traditionnels et qui marque l'avènement du principe d'universalité de l'homme) et la formation de l'originalité personnelle (née de la volonté de se détacher des autres hommes et qui rompt avec l'universalité de l'homme).

La fonction des grandes villes est alors de fournir le lieu du combat et des tentatives d'unification de ces deux individualismes.

 (Th. Rogel : « Quelques éléments sur la sociologie de Georg Simmel – DEES n°104 – Juin 1996)

 

L’ESPACE PERSONNEL

Document 9

Nous vivons quotidiennement des situations d'échanges au cours desquelles nous aménageons nos interactions en établissant des distances particulières entre nous et autrui nous connaissons également d'autres situations où nous nou­s sentons envahis par la présence d'autrui dans notre sphère personnelle. Le concept d'espace personnel rend compte de ces méca­nismes ; il désigne « la zone qui entoure une personne et qui est délimitée par une frontière invisible qui défend contre toute intrusion » (Sommer, 1969). L'espace personnel désigne la place occupée par le corps et la relation qui se développe avec l'environnement extérieur immédiat en défi­nissant une zone dans laquelle autrui ne peut pénétrer que selon certaines règles. Pour désigner cette zone, les cher­cheurs ont eu recours à plusieurs images : coquille, bulle. aura, zone tampon, sphère véhiculaire. Hall (1966) définit l'espace personnel en termes de bulle à l'intérieur de laquelle chacun de nous déploie ses mouvements corporels et à partir de laquelle s'étend sa relation avec l'espace environnant, la forme de cette bulle étant variable suivant les circonstances et la nature des relations. (…)

(G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

 

Document  10

L'espace personnel s'exprime dans nos relations avec autrui à travers l'établissement de certaines distances suivant _a situation dans laquelle nous nous trouvons. Avec notre entourage proche, nous établissons un certain type de rela­tions qui se traduit par une proximité physique relativement grande, alors qu'au contraire, dans des situations profession­nelles, nous maintenons une distance plus grande et plus for­melle au cours des interactions. La manière dont les indivi­dus utilisent la distance au cours de leurs interactions informe sur le type d'espace personnel en jeu. Les distances varient en suivant le type d'interactions ; elles sont égale­ment fonction de la culture dans laquelle elles se produisent ; pour la culture nord-américaine, Hall (1966) a identifié quatre types de distances suivant le type d'interactions ou d'activités, en montrant quelle information sensorielle était fournie dans chaque cas ; il distingue ainsi la distance publique, la distance sociale, la distance personnelle et la distance intime ; cette typologie ne doit pas être comprise comme un découpage statique, mais comme un processus dynamique qui régule justement les interactions. La distance publique (de 3,60 à 9 m) apparaît dans les interactions formelles entre une personne ayant un statut élevé (un homme politique) et un groupe ; ce type de d:s­tance est fortement déterminé par les normes culturelles et a une valeur symbolique qui fournit un type d'informations mir l'importance sociale et politique d'une personne. La distance sociale (de 1 à 3,60 m) est celle établie dam les interactions sociales habituelles, telles que les rapports professionnels ; elle est souvent déterminée par l'organisa­tion semi-fixe de l'espace ; elle donne lieu à un type de com­munication qui fait intervenir un certain nombre de stimuli sensoriels et corporels. La distance personnelle (de 45 cm à 1,20 m) se manifeste dans les interactions entre personnes connues ; le type d'informations reçues dans cette situation est essentiellement basé sur la communication visuelle et verbale. La distance intime (de 15 à 45 cm) est celle existant au cours d'interactions intenses : contacts affectueux, épreuves sportives, ou encore agressions ; au cours de ces interactions, apparaissent des informations sensorielles intenses (odeurs, chaleur corporelle, vue); dans ce cas, le contact physique et le toucher constituent un mode important de communication. Cette typologie montre comment l'utilisation de telle ou telle forme de distance est directement liée à des types de relations et d'activités. (G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

 

Document  11

L'espace personnel a notamment été étudié dans les situa­tions d'intrusion ; l'intrusion définit une situation au cours de laquelle un individu pénètre dans notre espace personnel sans notre consentement ; il franchit ainsi des frontières provo­quant chez nous un sentiment d'envahissement. Les études portant sur les réactions à l'intrusion ont permis de dégager plusieurs phénomènes. Tout d'abord, l'invasion de notre espace personnel provoque souvent une activation physiolo­gique accrue ; mais ce sont davantage les réactions au niveau du comportement qui permettent de saisir ce qui se passe par rapport à l'espace corporel ; quand quelqu'un ressent que son espace personnel est envahi, il aura tendance à réagir en réta­blissant des distances acceptables à ses yeux, à travers la réaction connue sous le terme : « garder ses distances ». Au cours d'une expérience qui consistait à proposer à des sujets une conversation avec un compère qui pénétrait en permanence dans leur espace personnel, on a observé que les sujets tentaient en permanence de rétablir la distance qui leur semblait la plus acceptable et ceci en se déplaçant au fur et à mesure que le compère s'approchait d'eux (McDowell, ice72). Un autre type de réaction se traduit sous forme de méca­nismes de compensation ; il s'agit de diverses réactions à 1-intrusion qui consistent à ne pas accepter un rapprochement trop grand de l'interlocuteur en protégeant par exemple son espace personnel avec des objets personnels ; d'autres méca­nismes se manifestent par l'adoption de comportements froids qui peuvent constituer une barrière par rapport à la trop grande proximité physique ; on a également constaté qu'à une distance trop rapprochée (moins d'un mètre), les individus ont tendance à se pencher en arrière ou à avoir des zestes plus rigides si cette distance est vécue par eux comme une intrusion de leur espace personnel. La fuite est enfin une réaction plus radicale à l'intrusion de l'espace personnel ; ce phénomène a été illustré par les premières études sur cette question ; dans le cadre de recherches effectuées dans des bibliothèques, on a demandé à une comparse de s'asseoir à environ 30 cm d'étudiantes qui se trouvaient seules à une table ; on a pu observer que toutes les étudiantes envahies ont réagi de manières diverses ces intrusions : elles tournaient leur regard dans un autre sens, se recroquevillaient sur elles en mettant la tête entre les mains ou encore elles plaçaient des livres ou leurs effets per­sonnels entre elles et l'intruse. Enfin, on a constaté qu'envi­ron 90 % des étudiantes ainsi envahies avaient quitté la bibliothèque au cours de la première demi-heure suivant le début de l'expérience. D'autres recherches se sont intéressées aux réactions d'in­dividus auxquels on demandait d'envahir l'espace personnel d'autrui ; au cours d'une expérience, on a ainsi demandé à des sujets de traverser une petite salle dans laquelle se trou­vaient des personnes en train d'échanger, soit à deux, soit en groupe de quatre personnes ; le groupe-témoin quant à lui devait traverser une petite salle dans laquelle les personnes étaient remplacées par des poubelles. Les résultats ont montré que seuls 25 % des sujets passèrent au milieu des groupes, alors que la majorité a préféré les contourner: er outre, dans ces 25 %, la majorité d'entre eux passèrent par les groupes de deux personnes, plutôt que par les groupes de quatre ; en revanche, dans le groupe-témoin, 75 % des sujets passèrent au milieu de la salle où étaient placées les pou­belles (Barefoot, Hoople, McClay, 1972). (G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

 

Document 12

L'importance accordée à l'espace personnel n'est pas une donnée universelle ; elle dépend des caractéristiques cultu­relles qui vont faire de l'espace personnel un facteur d'ex­pression de la valeur et de la place de l'individu dans une culture donnée ; ainsi, dans une culture où les échanges inter­personnels sont associés à une grande proximité physique l'espace personnel aura tendance à être plus réduit ; en revanche, dans une culture où les échanges interpersonnels sont régis par une place plus grande accordée à l'espace per­sonnel, les distances interpersonnelles seront plus grandes on aura selon les cas un comportement plus ou moins adapte selon que l'on utilise le schéma culturel approprié à l'espace personnel dans un contexte donné. (G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

Document 13

De manière générale, la diminution des distances physiques au cours des interactions est perçue comme le signe de rela­tions plus amicales ; ainsi au cours d'une expérience où l'on présente aux sujets une photo qui montre un thérapeute à une faible distance de son patient, ceux-ci évaluent le thérapeute comme étant plus apte à comprendre les problèmes que celui que l'on voit à une distance plus grande. Dans d'autres recherches, on a observé que lorsque des personnes étaient bien disposées l'une à l'égard de l'autre ou attirées l'une par l'autre, au cours d'une interaction, elles avaient d'autant plus Tendance à se rapprocher entre elles. De nombreuses études portant sur les relations entre la distance établie et le type d'interactions ont démontré de manière systématique que plus la relation sociale était dési­-ce et satisfaisante, plus la distance diminuait entre les inter­locuteurs. Enfin, cette fonction régulatrice de l'espace per­sonnel a été observée lors de situations stressantes où l'on a pu mettre en évidence un lien entre des situations extrêmes, telles que des catastrophes, et la réduction de la distance entre les personnes. La régulation des interactions sociales à travers ce jeu de frontières est un aspect important pour la compréhension des relations entre comportement et environnement. Dans cette perspective, la privatisation correspond à une utilisation de l'environnement permettant l'établissement de la « bonne distance » au cours d'une interaction sociale ; celle-ci est atteinte lorsqu'il existe une adéquation entre une privatisa­tion désirée et une privatisation obtenue ; la privatisation désirée est celle d'un niveau idéal d'interactions à un moment donné ; la privatisation obtenue représente le niveau .échanges réels dans un environnement extérieur ; le degré  optimal existe lorsqu'il y a correspondance entre le niveau atteint et le niveau désiré. Lorsque la privatisation atteinte est moins élevée que la privatisation désirée, il y a plus d'interactions que ne le souhaite l'individu (G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

 

Document 14

(…) la carte mentale est une représentation organisée de l'environnement avec lequel nous interagissons ; elle fournit non pas l'envi­ronnement tel qu'il est, mais tel qu'un individu croit qu'il est. La carte mentale comporte plusieurs caractéristiques (Downs et Stea, 1977). Tout d'abord, il s'agit d'un processus et non d'une pro­priété de l'individu, c'est-à-dire elle est le produit d'une expérience de l'espace qui résulte des diverses interactions qu'un individu entretient avec lui ; en ce sens, elle est le fruit d'un apprentissage qui fournit à l'individu des informations de manière à se situer et à s'orienter ; un des rôles de la carte cognitive est précisément de construire des cadres de réfé­rence permettant de connaître l'environnement. La carte cognitive a par ailleurs un caractère sélectif qui s’opère selon deux étapes : d'abord, une sélection de l'infor­mation spatiale qui est retenue et mémorisée ; ensuite, un décodage en fonction de critères qui permettent de saisir l'importance pour un individu d'une information donnée. La troisième caractéristique est la nature organisatrice de la carte cognitive ; Downs et Stea (1977) définissent cet aspect comme un « effort pour donner de la signification aux choses » ; de la sorte, le processus cognitif en oeuvre fait que 2 relation à l'espace s'organise sur la base de significations fui deviennent à leur tour significatives. Ces trois éléments caractérisent la carte cognitive comme an processus de représentation de l'espace qui n'est pas un reflet de la réalité spatiale, mais une image de l'environne­ment composée de nos intérêts et de nos préoccupations rela­ves à lui. Les cartes cognitives ne sont donc pas des décalques fidèles d'un environnement, mais plutôt un indicateur per­mettant de comprendre comment un individu qualifie l'es­pace à travers les éléments qu'il retient.  Une des premières recherches sur la carte cognitive a été faite par Lynch (1976) et a porté sur l'étude des images que les habitants de trois villes américaines (Los Angeles, Bos­ton et Jersey City) avaient du milieu urbain. La méthode uti­lisée consistait à demander à des sujets de dessiner la ville telle qu'ils la voyaient, sans se soucier de la qualité du des­sin ; à partir de l'étude de ces cartes, Lynch a montré que les' images mentales reposaient sur la lisibilité d'un espace ; cette lisibilité est composée elle-même de cinq éléments essentiels qui peuvent être considérés comme les éléments structurants de la perception d'un espace urbain : Les voies sont tous les éléments de l'espace urbain liés aux déplacements : rues, trottoirs, allées, canaux, voies de chemin de fer, etc.; Les limites ; il s'agit d'éléments de l'espace qui ont une fonction ou sont perçus comme des frontières ; par exemple, les rivières, les murs ; ils séparent un espace d'un autre ; Les quartiers sont des unités sociales, des zones relati­vement homogènes qui peuvent être facilement identifiées par leur caractère homogène ;  Les noeuds ; ce sont des espaces de passage, de transi­tion ; il s'agit d'endroits stratégiques, comme, par exemple les gares, les intersections de rues, etc.; Les points de repères sont des lieux facilement identi­fiables permettant notamment de se situer dans l'espace urbain ; il peut s'agir ici d'immeubles, de monuments, de places, etc.

À la suite des travaux de Lynch, un certain nombre ce recherches ont porté sur les images de l'espace urbain afin de définir comment les individus élaborent leurs représenta­tions de la ville, comme, par exemple, au cours de déplace­ments. Une expérience déjà classique porte sur la représenta­tion de l'espace urbain chez des chauffeurs de taxi (Pailhous_ 1970). Il a constitué deux groupes : les anciens et les débu­tants, en leur demandant de dessiner leurs déplacements et en les soumettant, par ailleurs, à des situations expérimen­tales. Cette démarche a permis de dégager deux types &- déplacements directement liés à la représentation que les chauffeurs avaient de la circulation et des rues : un réseau principal caractérisé par sa faible extension et une grande fia­bilité ; un réseau secondaire moins connu, utilisé en fonction de l'expérience et de l'image de la ville antérieurement acquise. On a constaté qu'en ce qui concerne le réseau prin­cipal, on avait affaire à une représentation plus fiable per­mettant notamment de développer des stratégies de déplace­ments telles que l'évitement des carrefours à grande circulation ; en revanche, dans le réseau secondaire, les chauffeurs faisaient davantage appel à leurs sensations immédiates par rapport à l'environnement dans lequel ils se trouvaient et à des solutions liées à la reconnaissance d'élé­ments de l'espace environnant pouvant leur servir de repères  (G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

 

Document 15

(…) à travers le système de marquage, un individu peut informer autrui sur son identité. La façon d'aménager sa chambre ou son bureau peut consister ­en elle-même un message qui informe à la fois sur la perception que les individus en ont et sur la façon dont ils organisent les échanges avec autrui. Enfin, le marquage peut four­nir des indications sur le type d'interactions que quelqu'un veut ou non développer avec autrui ; des chercheurs ont observé dans certaines entreprises que pour accéder aux bureaux des cadres, il fallait d'abord appuyer sur un bouton à proximité de chaque porte et, selon les cas, une lumière verte (vous pouvez entrer) ou une lumière rouge (restez dehors) ­s'allumait. Il s'agit là d'un type de marquage sous forme de barrière de protection qui ne peut être franchie sans que r visiteur ne se conforme aux règles de passage. (G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

 

Document 16

La régulation de l'intimité est une illustration de l'exemple précédent ; il s'agit d'un processus à travers lequel un individu cherche à contrôler ses interactions avec autre par l'établissement de frontières qui s'expriment en agissant sur le territoire environnemental. Dans ce processus, on considère les interactions que les individus développent avec l'environnement comme autant d'éléments permettant à l'individu d'exprimer son identité (Altman, 1975). Dans ce sens, la régulation de l'intimité cor­respond à un processus de construction de frontières entre soi et autrui dans le sens où il s'agit d'un processus dialec­tique d'ouverture ou de fermeture de soi aux autres ; par là. il ne s'agit donc pas seulement d'entendre la sauvegarde de l'intimité au sens où un individu veut protéger sa vie privée. mais également le type d'ajustement désiré dans les contact- avec autrui et cela précisément en jouant sur les frontière-interpersonnelles qui, selon les attentes ou les besoins indivi­duels, peuvent être plus ou moins perméables. (G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

 

Document 17

Des recherches menées dans des bureaux ont établi une -)ne corrélation entre l'existence ou non de barrières phy­siques, telles que murs et cloisons, et le sentiment d'intimité plus ou moins élevé des occupants (Sundstrom, Herbert et Brown, 1982). Ces résultats indiquent que le sentiment d'in-:unité est d'autant plus élevé que les individus ont la possibi­lité de réguler ces frontières entre eux et autrui. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant d'observer qu'un tel senti­ment se retrouve davantage chez des cadres qui ont un bureau individuel et cloisonné que chez des employés qui travaillent dans des aires ouvertes, justement parce qu'ils ont, en raison de leur statut, la possibilité d'agir sur ce pro­cessus de fermeture et d'ouverture de leur espace à autrui. La régulation des interactions sociales à travers ce jeu de frontières est un aspect important pour la compréhension des relations entre comportement et environnement. Dans cette perspective, la privatisation correspond à une utilisation de l'environnement permettant l'établissement de la « bonne distance » au cours d'une interaction sociale ; celle-ci est atteinte lorsqu'il existe une adéquation entre une privatisa­tion désirée et une privatisation obtenue ; la privatisation désirée est celle d'un niveau idéal d'interactions à un moment donné ; la privatisation obtenue représente le niveau .échanges réels dans un environnement extérieur ; le degré  optimal existe lorsqu'il y a correspondance entre le niveau atteint et le niveau désiré. Lorsque la privatisation atteinte est moins élevée que la privatisation désirée, il y a plus d'interactions que ne le souhaite l'individu (G.N. Fischer : « La psychologie sociale » - Point Seuil)

 

Document 18 : L’espace de la chambre

La culture de la chambre désigne un aspect de plus en plus important de la vie culturelle des enfants et adolescents : l'appropriation progressive d'un espace propre, leur chambre, dans lequel ils expriment ce qu'ils aiment ou sont et à partir duquel ils entrent en relation avec d'autres. Elle est un trait de l'autonomisation des enfants, à tout le moins de sa revendication, qui semble à la fois plus précoce et permise par les nouvelles technologies. Pour autant, cette autonomisation est articulée à une relation à l'extérieur à la fois per­méable et inquiète. La culture de la chambre est particulièrement significa­tive de l'émergence d'un temps dans l'enfance, d'un nouvel âge, la préado­lescence. Dans un contexte de fin de l'antagonisme des styles entre enfants et parents, de déplacement des loisirs enfantins de l'extérieur vers l'intérieur et de protection de l'enfance, la chambre est particulièrement investie. Le mou­vement que désigne la culture de la chambre est paradoxal puisqu'il associe un mouvement vers l'intérieur et un mouvement vers l'extérieur que l'en­semble des loisirs médiatiques, téléphone, radio, télévision et internet permet­tent désormais. Depuis leur chambre et par l'intermédiaire des médias, les adolescents peuvent entrer en relation avec d'autres individus et d'autres mondes.(...) La culture de la chambre est l'indice d'un processus récent d'individuali­sation au sein même de la famille' Initialement utilisée pour décrire plutôt l'univers des petites filles (comme culture absente de la définition des sous-cultures de garçons, visibles dans l'espace public) en termes de culture de « midinette » et de culte des stars (teenyboper culture) appuyée sur les propo­sitions commerciales2, la notion a depuis gagné en neutralité. Plus générale­ment, elle désigne l'espace domestique comme un espace central à partir duquel les jeunes générations entrent en relation avec le monde, leurs amis, la musique, etc. Dans un apparent mouvement inverse, le monde social, par l'intermédiaire des médias, a pris une place considérable pour les enfants ren­contrés, que n'a pas connue la génération de leurs parents. Pourtant cette culture de la chambre n'a rien d'homogène. Un extérieur dangereux est sus­ceptible de se retrouver à l'intérieur sous la forme du contact non voulu des enfants avec du contenu sexuel sur l' internet ou de la rencontre masquée avec un individu mal intentionné dans les échanges électroniques. La panique morale entoure les nouvelles pratiques de l'internet des plus jeunes.

« Là, on lui a expliqué qu'effectivement, il fallait être prudent parce qu'il y avait peut-être... Il y a des gens qui sont là pour jouer et puis il y a des gens qui sont là aussi pour essayer de prendre contact avec des enfants. » (Guy, 43 ans, cadre commercial, père de Quentin, 14 ans, Célia, 11 ans, et Rémy, 8 ans.)

La culture de la chambre témoigne enfin de la préadolescence. La chambre est ce lieu que les 10-14 ans désignent comme leur endroit à eux, « ma pièce », « mon endroit perso ». Il faut, pour en comprendre le sens, définir ce que recouvre la culture de la chambre d'une part et montrer la valeur prise par la préadolescence d'autre part. Ce nouvel âge de la vie a pris une valeur, une visibilité et une durée qui excèdent la traditionnelle adolescence, qui a plutôt fait l'objet de travaux qui en désignent l'allongement vers le haut3.

Un espace initialement sous contrôle parental

La culture de la chambre advient au cours de la préadolescence. Les murs des chambres des 12-13 ans ne sont plus ceux des chambres des 7-8 ans. La chambre évolue, entre-temps, de l'espace d'activités à l'espace d'expression. La décoration de la chambre est un privilège des grands. Celle des plus jeunes demeure le fait des parents, et plus souvent de la mère. La chambre est initia­lement sous contrôle parental. Elle est conçue, au moins par les catégories diplômées, comme un espace à préserver de la culture marchande, sinon jeune.

«— Elle a un mur sur lequel elle a le droit de mettre tout ce qu'elle veut. Sur les autres, elle y touche pas [rires]. Voilà. [...] Elle n'a pas le droit dans l'im­médiat. Après on verra quand elle grandira comment ça se passe. Pour l'ins­tant je lui interdis de scotcher

 - Pourquoi ?

- Mais parce que j'ai pas envie que sa chambre soit transformée en univers Diddl et Barbies, machin trucs et je veux encore conserver, si tu veux, au moins un mur sans qu'il y ait des bêtises partout. »« Et j'ai dit "De toute façon, la chambre, c'est pour dormir, c'est pour la lec­ture, c'est pour jouer avec ses copains, c'est pour faire les devoirs, mais c'est un espace qui ne doit pas être dominé par une télé." J'ai dit : "C'est l'espace personnel où on doit avoir une liberté de se dire : 'bah tiens, j'ai envie de me coucher sur mon lit à rien faire ou j'ai des devoirs à faire, je vais les faire'. (...)

François de Singly note une tension propre à la chambre des jeunes : « On peut l'observer indirectement grâce aux enquêtes de l'Insee5 : la majorité des jeunes font leurs devoirs dans leur chambre d'une part, et le fait d'avoir une chambre personnelle est associé à une meilleure scolarité d'autre part. La chambre personnelle a donc un statut ambigu. Les parents se mobilisent pour que chacun de leurs enfants aient une chambre afin d' augmenter leurs chances de réussir. [...] La chambre devient une pièce annexe de l'école, dès le plus jeune âge, avec un bureau, le dictionnaire6... », poursuit-il. Cette tension nous semble contrebalancée par l'arrivée de l'ordinateur et de l'internet qui oriente les activités de la chambre vers l'autonomie. (...) lieu de l'intimité et de l'autonomie et celle de l'adolescent un lieu de l'expression de la personnalité (graphique 9). Le changement qui s'opère entre la signification de la chambre pour les enfants et les préadolescents est bien plus manifeste que celui qui articule l'expérience de la chambre des préadolescents et celle des adoles­cents. (...) La chambre des plus jeunes des enfants rencontrés se caractérise encore comme espace de jeu. Le plus visible des étagères de la chambre de Lise, 8 ans, est constitué de différents jeux, voitures et poupées (« les Barbies, c'est plus trop mon truc, dit-elle. C'est plutôt les Bratz »), de quelques livres, d'une collection de la revue Mille et une histoires, de coffrets. Sur la porte de sa chambre, qui est importante pour elle — porte qu'elle décide de fermer pen­dant l'entretien —, elle a collé des Polly Pockets (poupées en plastique), des autocollants qu'elle aime bien et écrit son prénom. Sur les murs, on ne trouve pas les posters supports de l'identification, des valeurs ou de la passion ado­lescente. Elle possède un baladeur numérique mais n'a pas d'ordinateur, alors que la question se pose pour son frère âgé de 11 ans. De même, on ne fait qu'assister aux prémisses de l'entrée de l'univers  scolaire matérialisé par une carte de France, un tableau, et une table-console, sorte de proto-bureau. (...)  La spécificité des frontières spatiales semble moins établie dans les milieux populaires que dans les catégories supérieures qui tendent à faire de la chambre des enfants un espace à part mais sous contrôle. Dans les familles populaires, la chambre d'enfants n'est pas construite comme un espace propre avant l'adolescence. Les objets appartenant aux enfants, jusqu'aux vélos, y ont leur domicile bien avant que les jeunes ne s'y logent à mesure de leur avancée en âge et dans la scolarité.

L'entrée en préadolescence : un lieu pour soi

La chambre des préadolescents a quelques caractéristiques qui la différen­cient de celle des enfants et des adolescents. Elle est conçue comme un lieu propre. Pour autant, comme en témoignent les propos des préadolescents (gra­phique 9), elle conserve une dimension fonctionnelle (« là où je dors ») qui manifeste qu'elle n'est pas encore un espace aussi important qu'elle le sera pour les adolescents comme reflet de leur être, « sanctuaire » revendiqué pour s'isolera. D'autres pièces comptent aussi pour eux : salon, salle de jeux, cui­sine, extérieur.

«— Alors, ma chambre, j'ai une chambre que pour moi, c'est mon espace privé. J'aime comme elle est en ce moment. C'est moi qui ai décidé comment elle était. Enfin, c'est moi qui ai décidé de ce que je voulais accrocher  

         - Et aux murs, j'ai mis des posters, des photos, des choses comme ça.

        — Ok. Tu dis c'est ton espace privé ? Ça veut dire quoi ?

       - Ça veut dire que c'est un peu mon espace à moi où je peux mettre un peu ce que je veux quoi.

        -Ça veut dire que tes parents, ils ont pas le droit de donner leur avis ?

        — Si, ils ont le droit de donner leur avis. Si sur certains murs il faut pas que j'accroche ou si ça je peux pas l'accrocher, des choses comme ça, mais en principe ils me laissent un peu faire ce que je veux. »

(Glevarec : « La culture de la chambre – Préadolescences et culture contemporaine dans l(espace familial » - Ministère de la culture et de la communication – 2010)

 

L’ESPACE ET L’ENFERMEMENT

Document  19

C’est à Michel Foucault que l'on doit, dans Surveiller et punir, la redécouverte de la prison panoptique inventée dans les années 1780 par le philosophe anglais Jeremy Bentham et son frère Samuel, ingénieur naval. Foucault en a donné ce qui reste aujourd'hui l'une des descriptions les plus parlantes : à la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l'autre, donnant sur l'extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d'enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par l'effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible. Le dispositif panoptique aménage des unités spatiales qui permettent de voir sans arrêt et de reconnaître aussitôt. En somme, on inverse le principe du cachot ; ou plutôt de ses trois fonctions – enfermer, priver de lumière et cacher – on ne garde que la première et on supprime les deux autres. (Table ronde « Autour du Panoptique de Jeremy Bentham » Présentation Emmanuelle de Champs - Groupe de Recherches en Histoire Intellectuelle (Paris 8) Centre Bentham (http://www2.univ-paris8.fr/dela/etranger/pages/8/panoptique.html )

 

Document 20 : Dans la cage de l'open space

Oui, l'open space semble en passe de gagner la partie : selon une enquête réalisée en 2011 par TNS-Sofres pour l'Observatoire de la qualité de vie au bureau, les bureaux individuels ne concernent plus que 40 % des salariés. (…) Certains y voient un symbole de modernité et de transparence indépassable, d'autres, une résurgence du cauchemar tayloriste de Chaplin dans Les Temps modernes. "L'open space est à la fois l'aménagement le plus prisé des manageurs et le plus contesté par les employés", résume la sociologue Thérèse Evette. Dans les faits, la querelle semble tranchée : au sein des nouveaux bâtiments, l'open space est devenu la règle. "Je n'ai pas conçu un ensemble de bureaux totalement cloisonné depuis plus d'une dizaine d'années", explique Jérôme Malet, fondateur associé de Saguez Workstyle, une entreprise d'aménagement des espaces de travail. Les vastes plateaux évoquant les ateliers industriels d'autrefois se font cependant de plus en plus rares : les architectes privilégient désormais des espaces plus réduits, correspondant à de vrais fonctionnements d'équipe. Si le terme anglais d'open space s'est imposé, c'est parce que ce modèle vient du monde anglo-saxon. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les premiers immeubles entièrement consacrés aux activités administratives voient le jour à Londres, New York ou Chicago. Dans les sièges sociaux, dans les banques et les assurances, dactylos et comptables sont installés dans d'immenses espaces organisés sur le modèle de la salle de classe – le chef est placé sur une estrade (…). "On cherche alors la rentabilité foncière par la densification des parcelles urbaines et des postes de travail", analyse Thérèse Evette. Pendant des décennies, la France reste à l'écart de ce mouvement. "Des immeubles administratifs et des sièges sociaux ont été construits dans la première moitié du XXe siècle, mais la plupart des employés de l'époque travaillaient encore dans des appartements bourgeois reconvertis en bureaux", explique Michael Fenker, directeur scientifique du Laboratoire espaces travail de l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Paris-La Villette (ENSAPLV). Il faut attendre les années 1970 pour que la France construise les premières tours de bureaux, les années 2000 pour qu'elle adopte le modèle américain du bâtiment "épais" - plus de 15 mètres de profondeur - qui ne laisse guère le choix aux aménageurs : pour que tous les salariés bénéficient de la lumière naturelle, il faut créer de vastes espaces dépourvus de cloisons. (…)Aujourd'hui, l'open space semble en passe de gagner la partie : selon une enquête réalisée en 2011 par TNS-Sofres pour l'Observatoire de la qualité de vie au bureau (Actineo), les bureaux individuels sont minoritaires : ils concernent 40 % seulement des salariés. Les autres travaillent soit dans des espaces collectifs réunissant deux ou trois personnes (40 %), soit sur des plateaux ouverts de quatre ou plus (14 %) – les pourcentages restants concernent les personnes qui n'ont pas de bureau. "Les vrais open spaces ne sont pas encore majoritaires, mais ils progressent très vite car les nouvelles constructions adoptent toutes ce modèle d'aménagement", affirme Alain d'Iribarne, directeur de recherche au CNRS et président du conseil scientifique d'Actineo. Si l'open space s'est peu à peu imposé, c'est surtout pour des raisons financières : un espace ouvert est beaucoup moins gourmand en mètres carrés qu'un ensemble de bureaux cloisonnés. En regroupant les salariés sur de vastes plateaux, les entreprises confrontées à l'explosion des prix de l'immobilier tentent donc d'améliorer le "rendement-moquette".  (…)Plébiscité pour sa souplesse et ses coûts, l'open space a fini par devenir le symbole du discours managérial sur les vertus de la communication, de la transparence et des échanges : il "assouplit les esprits" et "augmente la fluidité de l'information et les échanges informels", affirmait ainsi le secrétaire général de Danone, en 2003. Cette conviction laisse la plupart des chercheurs perplexes, mais elle semble faire consensus dans un monde de l'entreprise qui valorise l'innovation, la performance et la mobilité. "Beaucoup de dirigeants sont persuadés qu'en décloisonnant l'entreprise au sens propre, les open spaces la décloisonnent au sens figuré, explique l'économiste Alain d'Iribarne. Ils espèrent favoriser le fonctionnement collectif et le travail en équipe." Tout dépend de ce que l'on entend par "open space". Lorsqu'un petit bureau ouvert correspond à un fonctionnement en équipe réel, le décloisonnement présente effectivement des vertus. La sociologue Caroline Datchary, maître de conférences à l'université Toulouse-II, l'a constaté en observant l'open space d'une entreprise de communication qui organise des congrès médicaux. L'équipe, qui réunit une douzaine de salariés, a besoin de proximité – lorsque le téléphone sonne, il suffit d'un regard pour vérifier la disponibilité de son voisin et intercepter la communication. "Le collectif de travail est d'une aide précieuse pour gérer les émotions et prendre du recul par rapport à une situation stressante", ajoute Caroline Datchary. (…) Les grands plateaux rassemblant trente, voire cinquante salariés sont en revanche très contestés : il est rarissime qu'ils correspondent à un véritable travail commun. "Tous les salariés ont un téléphone et un ordinateur mais ils ne font pas le même travail !, explique Michael Fenker, du Laboratoire Espaces travail de l'ENSAPLV. Certains ont besoin d'un contact direct avec le client, d'autres utilisent beaucoup le téléphone, d'autres encore fonctionnent en binôme ou analysent seuls des données comptables. En les réunissant sur un même plateau sans se soucier de ce qu'ils font vraiment, on gomme les spécificités du travail de chacun. Du coup, on crée des aménagements sans se demander comment ils influeront sur le système de relations sociales et professionnelles." (…) Cette carence de réflexion ouvre la voie à bien des malentendus. Les discours de responsables d'entreprise affirment que les plateaux augmentent sensiblement les échanges professionnels, alors que la plupart des recherches disent le contraire. "Une étude sur les bureaux paysagers allemands, au plus fort de leur expansion, a montré que 80 % de la communication se faisait au sein d'un petit groupe de travail réunissant entre six et huit personnes, explique Thérèse Evette. Des études américaines montrent en outre que, dans les grands espaces, la communication augmente certes en quantité mais baisse en qualité – elle donne lieu à des échanges qui sont professionnellement inutiles et qui finissent par déranger les salariés. Ce discours sur la communication dans les open spaces est une croyance : il n'existe pas d'activité tertiaire qui exige, pour des raisons d'efficacité professionnelle, de regrouper 50 personnes dans un même bureau !" Si les avantages des grands open spaces paraissent fragiles, leurs désagréments, en revanche, sont connus. Brouhaha incessant, sonneries intempestives de téléphone, désaccords sur la climatisation, interruptions permanentes : on trouve sur Internet des kits de survie en open space comprenant une paire de bouchons d'oreilles, une pince à linge pour les odeurs de repas, un panneau "Repassez plus tard" pour les perturbateurs et un rétroviseur panoramique pour repérer l'approche du chef... "Open space, open stress", résumaient, en 2008, Alexandre des Isnards et Thomas Zuber dans le livre L'Open space m'a tuer. (…)Pour Danièle Linhart, sociologue du travail au Cresppa-CNRS, le contrôle visuel induit par l'open space est plus pesant encore que les difficultés de voisinage. "Sur un plateau, les salariés travaillent en permanence sous l'oeil de leurs collègues et de leurs chefs. Or tout le monde a besoin d'un peu d'ombre, d'un peu d'intimité, d'un peu de quant-à-soi. Il faut, dans une journée de travail, pouvoir, de temps en temps, prendre de la distance, souffler, adopter une posture de dérision. Dans un open space, c'est impossible : il faut au contraire adopter des comportements de façade et revêtir les habits du salarié modèle. Ce contrôle de soi épuise les salariés et nourrit leur stress. Ce n'est sans doute pas un hasard si la question du mal-être est au coeur de nos débats sur le travail." Danièle Linhart va même beaucoup plus loin : elle estime que l'open space, dans sa version la plus difficile – les grands plateaux – est le symbole même des dérives du management moderne. "Ce management recherche une relative déstabilisation du salarié car il veut éviter les habitudes ou les routines qui pourraient éloigner des méthodes de travail les plus performantes. Avec sa transparence, l'open space est au coeur de cette stratégie : les salariés sont en concurrence visible, ils travaillent à découvert et comprennent vite qu'il faut se mobiliser et adopter les règles de l'entreprise. L'open space est une manière de planter le décor de la guerre économique." (…)Est-ce en raison de cette pression managériale ? Selon l'enquête TNS-Sofres réalisée pour Actineo en 2011, l'open space est effectivement un endroit difficile à vivre : 90 % des salariés en bureau individuel se déclarent satisfaits de leur espace de travail, contre seulement 63 % de ceux qui sont installés dans un espace ouvert. Cette insatisfaction a conduit les concepteurs d'open spaces à faire preuve d'imagination : au fil des ans – et des plaintes –, les "bureaux-cabines", les cloisonnettes et les armoires ont permis d'isoler les salariés qui avaient besoin de tranquillité, les défauts acoustiques ont été corrigés, les zones de circulation mieux identifiées, les machines bruyantes regroupées dans des bureaux fermés. (…) Au-delà de ces aménagements, l'idée même d'espace de travail a été peu à peu repensée. "L'anthropologie s'est invitée dans le débat, affirme l'économiste Alain d'Iribarne. Avec les grands plateaux, les entreprises ont créé des espaces de travail contraires au fonctionnement de l'esprit humain. Les bipèdes pensants et affectifs que nous sommes ont besoin d'un téléphone et d'un ordinateur, bien sûr, mais pour que des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, des gens d'ici et des gens d'ailleurs travaillent ensemble, il faut aussi de l'envie, de la coopération, et donc des espaces informels qui favorisent l'innovation et la rencontre – ce qui n'est pas le cas des grands open spaces." (…) (Anne Chemin LE MONDE CULTURE ET IDEES | 18.10.2012 | Par Anne Chemin http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/10/18/dans-la-cage-de-l-open-space_1777656_3246.html)

 

 

 

 

 

 

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